Entretien avec Olivier Voizeux, redacteur en chef adjoint du Hors Serie Science et Vie Junior
Par Eric Raulet
Entretien réalisé par Eric Raulet le 05/05/04. Tous nos remerciements à Olivier Voizeux pour son soucis de répondre avec attention aux questions. Les questions posées sont les suivantes :
Quel est l’objectif de Science & Vie Junior Hors Série (SVJ HS) et depuis combien de temps existe le magazine ?
Quel est votre parcours personnel ?
Quelles sont les avancées scientifiques qui vous ont le plus émerveillé ces dernières années ?
Constatez-vous un écart grandissant entre les développements de la science et leur compréhension par le grand public ? Que manque-t-il pour inverser cette tendance ?
Qu’aimeriez-vous développer dans la culture scientifique ? Quel sujet mériterait un suivi particulier ?
Pourquoi consacrer un hors série sur « les phénomènes étranges » qui paraîtra début juillet ? Considérez-vous qu’il existe des éléments suffisamment étayés pour mériter une recherche scientifique dans ce domaine ?
Du point de vue du travail journalistique, ces sujets présentent-ils une difficulté particulière ?
· Qu’avez-vous découvert dans ce dossier ? Votre opinion a-t-elle évolué à l’égard de certains sujets ?
1. Quel est l’objectif de Science & Vie Junior Hors Série (SVJ HS) et depuis combien de temps existe le magazine ?
Le mensuel SVJ a été créé en 1989. Le HS, trimestriel et thématique, est une émanation du mensuel et a été créé en juillet 1990 sous l’impulsion du groupe Excelsior qui possédait le magazine de vulgarisation scientifique Science & Vie créé, quant à lui, en 1913. En 1989, le groupe a décidé de donner une nouvelle orientation à la vulgarisation scientifique en visant un jeune public, Science & Vie touchant essentiellement un public d’âge mur.
Cette nouvelle politique a été l’occasion de bâtir une information différente en utilisant les ressources formidables de la photo et du dessin. Le succès a été immédiat, preuve qu’il existait une attente en ce domaine. Aujourd’hui, SVJ HS a 60 000 abonnés et en moyenne 40 000 acheteurs au numéro, ce chiffre pouvant atteindre les 95 000. L’objectif est demeuré le même qu’à sa création, informer tout en amusant, en surprenant, quelquefois en dénonçant. Ce magazine ne se réduit pas à un simple enregistrement des connaissances, mais donne l’occasion aux jeunes lecteurs de se poser toutes les questions nécessaires. Je regrette toutefois que nos moyens ne soient pas toujours à la hauteur des ambitions de ce magazine.
2. Quel est votre parcours personnel ?
Mon parcours n’a pas grand chose à voir avec les sciences dures. J’ai fait des études de lettres (classes préparatoires à l’Ecole Normale Supérieure) et d’histoire suivies de l’Ecole du journalisme à Lille. Par la suite, j’ai obtenu un DESS de sociologie. J’ai découvert la science un peu par hasard et par choix personnel. Le journalisme scientifique possède une dimension intellectuelle plus marquée, très stimulante. Dans ce contexte, j’ai eu un véritable coup de foudre pour SVJ, pour sa liberté de ton et son exigence de style et de vulgarisation.
Pendant deux années, j’ai été pigiste, c’est à dire journaliste rémunéré à l’article, avant d’occuper une année un poste de secrétariat de rédaction. Cette fonction m’a enrichi professionnellement puisqu’elle joue un véritable rôle de plaque tournante entre les différents corps de métiers de la presse : rédacteurs, maquettistes, dessinateurs, photographes, etc. En 1997, l’occasion m’a été donnée d’occuper les fonctions de rédacteur au Hors Série jusqu’en 2003. La restructuration aidant, je suis en 2004 rédacteur en chef adjoint de cette revue.
3. Quelles sont les avancées scientifiques qui vous ont le plus émerveillé ces dernières années ?
J’aimerais rebondir sur le mot que vous employez : je ne suis pas certain que l’émerveillement soit ce qui frappe le plus en science. Max Weber écrivait que « la science désenchante le monde ». Il est évident qu’elle induit un rapport qui ne passe pas par l’émerveillement et la spontanéité mais par la théorie abstraite et le formalisme mathématique. L’accès à la science est difficile, probablement de plus en plus à mesure qu’elle se fragmente en spécialités et sous-spécialités.
Pour reprendre votre question, si on substitue au mot « émerveillé » celui de « marqué », je suis frappé par l’importance qu’ont pris aujourd’hui la génétique et les neurosciences. Il est vrai que ce constat est influencé par ma prédilection pour les sciences du vivant plutôt que pour les sciences de la matière. Ce qui m’impressionne dans le bon et le mauvais sens du terme, ce sont les progrès de ces sciences du vivant avec leur côté rouleau compresseur. Du côté positif, ces avancées permettent d’acquérir un regard sur l’humain dépouillé de toutes sortes de préjugés. Il est désormais possible de voir concrètement ce qui existe en commun entre les hommes tous confondus, jusque dans le fonctionnement de leur cerveau. Pour le coup, cette capacité à voir la pensée en action est, elle, assez merveilleuse. Certains scientifiques y lisent même les bases solides de reconstruction d’un humanisme, très « cérébral » il est vrai.
Paradoxalement, je trouve que ces avancées extrêmement rapides conduites par une multitude d’observations et d’expériences ont brouillé l’image de l’homme perçu de l’extérieur. Quelle est notre singularité, désormais, dans la mesure où nous partageons une bonne partie de notre patrimoine génétique avec des espèces moins « nobles » ? Dans la mesure où la pensée ou l’émotion sont interprétées comme des échanges de neuromédiateurs ou des flux d’hormones ? Dans la mesure où -j’exagère à peine- la vie psychique est réduite aux efforts du cerveau, sorte de maître-organe, pour assurer sa simple survie ?
Difficile, dans ce contexte dénué de philosophie, de bâtir un humanisme. Peut-être manque-t-il à ces sciences la révolution épistémologique qu’ont connu les sciences de la physique au début du siècle dernier, un Einstein en quelque sorte. Prenez un seul exemple : la notion de conscience perçue par la plupart des neuroscientifiques comme un pur produit du matériel, conception confortée il est vrai par nombre d’observations.
Néanmoins, la nature de la conscience demeure une énigme, même après avoir disséqué le cerveau et mis à jour le fonctionnement des réseaux des neurones. On ne fait toujours pas le lien entre cette grammaire élémentaire du cerveau et l’esprit tel que nous l’expérimentons en tant qu’êtres dotés de conscience -ce que les Anglo-saxons résument par l’expression « binding problem ». Ce sont deux univers différents et le vide qui les sépare n’a pas été encore comblé.
4. Constatez-vous un écart grandissant entre les développements de la science et leur compréhension par le grand public ? Que manque-t-il pour inverser cette tendance ?
Il est difficile de répondre à cette question parce qu’un journaliste ne possède pas forcément les outils adéquats. La désaffection du public pour les sciences est perçue néanmoins à travers quelques indicateurs tels que la baisse des inscriptions dans les facultés de science, indicateur à prendre très au sérieux.
Si je me place du point de vue de la diffusion des SVJ HS, je constate que les numéros consacrés à la science fondamentale comme celui sur la Voie lactée ou les origines de l’univers n’ont pas eu le succès que nous escomptions. Mais à quoi cela tient-il ? Au fait que le public n’a pas eu le même jugement ? Au fait que ces numéros, noyés dans la masse des périodiques en kiosque, n’ont pas su émerger ? Au fait que les adolescents ont préféré investir dans d’autres médias ? En clair, regarder le niveau des ventes pose plus de questions que cela n’apporte de réponses sur la réception des sciences par le grand public !
5. Qu’aimeriez-vous développer dans la culture scientifique ? Quel sujet mériterait un suivi particulier ?
Au risque de paraître trivial, je dois rappeler qu’un magazine essaie de concilier les intérêts intellectuels de ses collaborateurs et ses impératifs de vente. Bien sûr, nous sommes attachés à populariser la science, et même les sciences, mais tant que le public nous reste fidèle ! C’est lui qui a raison. Ceci dit, il y a quelque chose dont nous sommes fiers à SVJ HS, c’est de rendre accessibles des sujets difficiles que les collégiens ne sont pas toujours prédisposés à connaître à travers leur environnement familial ou scolaire : ce fut le cas, par exemple, de la physique des particules, Einstein ou la théorie de l’évolution.
6. Pourquoi consacrer un hors série sur « les phénomènes étranges » qui paraîtra début juillet ? Considérez-vous qu’il existe des éléments suffisamment étayés pour mériter une recherche scientifique dans ce domaine ?
Notez bien que nous n’avons pas titré ce numéro « Le paranormal » ou « Le surnaturel ». L’objectif est de montrer que même au cœur des sciences, l’étrange existe, et que celui-ci n’est pas synonyme d’inexplicable ou d’ésotérique. L’étrange comporte en réalité plusieurs niveaux. N’importe quel scientifique dans son laboratoire peut constater de l’inattendu, voire de l’étrange. Très souvent, il ne donne pas suite, l’imputant à une erreur de manipulation. Mais une anecdote court dans le milieu scientifique : il y a promesse de découverte intéressante lorsque quelqu’un prononce la phrase « tiens, c’est bizarre » ! Ensuite, reste à déterminer à partir de quel moment l’étrange est suffisamment intéressant pour qu’un chercheur décide de l’étudier ? Dans l’équation qui mène à la réponse entre, il faut bien le reconnaître, un certain conformisme.
Les scientifiques ont des sujets prioritaires à traiter, souvent dans le cadre d’un travail collectif avec le regard de leurs pairs, de leurs supérieurs, voire de leurs mécènes. En mettant en exergue un phénomène étrange qui serait le fruit d’une erreur, le chercheur peut être discrédité. Et puis, pour ne parler que du « paranormal », il faut avouer que ces phénomènes ont la furieuse habitude d’être incontrôlables : ovnis, fantômes, poltergeist, crop circle, expériences aux frontières de la mort, etc., tout cela surgit n’importe quand n’importe où. Incompatible avec le travail de laboratoire qui consiste justement à essayer de tout contrôler !
Encore une fois, une observation étrange ne signifie pas systématiquement la naissance d’une révolution. Ainsi, nous avons raconté dans SVJ l’histoire de l’enregistrement, par une station française à Tahiti spécialisée dans les ondes sismiques, de bruits de nature inconnue. Les spécialistes concernés ont choisi de mener une enquête. Et ils ont conclu qu’il s’agissait certainement de bruits provoqués par les fractures et collisions d’énormes icebergs du pôle sud.
Pour revenir à votre question, consacrer un numéro de SVJ HS à l’étrange répond au constat d’une certaine prégnance des parasciences dans notre société. Pour ne citer qu’un seul exemple, le crédit accordé à l’astrologie me paraît assez incroyable. Cet engouement répond sans doute à des causes psychosociales. Une partie du public veut peut-être se rassurer, même si l’astrologie est d’une grande faiblesse sur le plan théorique au point d’en être absurde !
Avec ce numéro, nous cherchons à toucher ce public qui s’intéresse à ces phénomènes étranges tout en ayant à cœur de diffuser des informations justes à leur propos sans les maximiser ni les minimiser. Nous avons fait en sorte de retenir dans le sommaire tous les sujets qui nous paraissent donner prise à du véritable étrange, c’est-à-dire un dossier à partir duquel un observateur de bonne foi peut constater qu’il y a effectivement un phénomène mal cerné, voire inexpliqué en l’état de nos connaissances
Ainsi, les expériences aux frontières de la mort (les NDE en anglais) pointent divers cas pour lesquels la science n’a pas encore d’explication.
Pour ne citer qu’un exemple, je prendrais le cas de cette patiente à l’électroencéphalogramme plat qui est le signe de la mort irréversible. Celle-ci, malgré son état, a enregistré quelque chose durant son coma qu’elle a rapporté à sa réanimation. Cela pose question.
Concernant la voyance, nous nous sommes penchés sur Alexis Didier, célèbre voyant du XIXème siècle. Ce dossier est bien documenté historiquement. Il atteste de personnes qui n’ont pas d’intérêt à affabuler, notamment en raison de leur position sociale (aristocrates, y compris de rang élevé tels que le fils cadet de Louis Philippe). Robert-Houdin, sans doute le plus grand magicien de tous les temps, a été par deux fois confronté à ce voyant Alexis Didier sans pouvoir le confondre et dénoncer la moindre manipulation. Là encore, cela pose problème. Il est vrai que la faiblesse de ce dossier vient de son historicité difficile à contrôler. L’Académie de Médecine n’avait pas souhaité examiner ce jeune voyant. Il est incontestable que l’existence de nombreux charlatans dans le monde de la voyance lui portent un discrédit considérable et empêchent l’étude de quelques cas qui mériteraient d’être examinés.
Nous analysons aussi un sujet très solide sur le plan scientifique : c’est l’effet placebo bien enregistré et reconnu par les pharmacologues. Les pouvoirs de la suggestion en la matière semblent extrêmement puissants, que ce soit de la part du patient comme du médecin. Il existe une expérience intéressante où un pharmacologue a lancé un placebo, donc sans un milligramme de principe actif, prescrit comme tel aux patients, et qui pourtant a entraîné des effets positifs chez certains d’entre eux. Là encore, rien de surnaturel. L’imagerie cérébrale a permis de constater que des personnes prenant du Prozac et des personnes utilisant un placebo à la place de cet anti-dépresseurt provoquaient les mêmes effets dans les mêmes zones du cerveau. On n’est plus ici dans le subjectif. Il est clair que le cerveau sait fabriquer les molécules dont il a besoin.
Sur le sujet tellement polémique des ovni, on a centré notre approche sur la vague d’observations belges de 1989 à 1991. En ce domaine, on ne peut plus rayer d’un trait de plume plusieurs milliers de témoignages en affirmant que ces témoins ont été victimes d’hystérie collective, d’affabulation. C’est la plus grande des malhonnêtetés intellectuelles de procéder ainsi. Ces personnes ont bien vu quelque chose. Il existe même une photographie célèbre d’un ovni en Belgique qui, après avoir été examiné dans tous les sens, résiste à toutes les critiques. On ne sait pas ce qu’elle représente. Aucune des hypothèses (Awacs, FT117, dirigeable) n’a été jugée satisfaisante. Il faut donc reconnaître notre ignorance sans verser pour autant dans l’hypothèse extra-terrestre qui est proprement invérifiable.
La parapsychologie, quant à elle, souffre du délire de gens comme Uri Geller ou d’autres qui, magiciens de formation, se sont autoproclamés médiums. C’est ennuyeux car leur écran de fumée masque sans doute un vrai phénomène. La parapsychologie est étudiée dans des universités sérieuses telles que celles d’Edimbourg et de Princeton. Le paradoxe, c’est que la parapsychologie de laboratoire donne des résultats mais qui ne sont pas spectaculaires.
Les expérimentations ne s’efforcent plus de tordre des petites cuillères à distance, mais à influencer toujours à distance des générateurs aléatoires de nombres à travers des ordinateurs. Des résultats probants sont obtenus grâce à des méthodes statistiques assez complexes, mais qui sont employées par exemple en physique des particules ou en pharmacologie. Sur une série d’études, si chacune des études n’a pas donné des résultats probants, l’analyse de la série toute entière peut prêter à une interprétation validant un phénomène inexpliqué.
Le fait que tous ces phénomènes étranges ne soient pas étudiés par la science institutionnelle entretient toutes les ambiguïtés à parti desquelles des fabulateurs peuvent raconter n’importe quoi.
7. Du point de vue du travail journalistique, ces sujets présentent-ils une difficulté particulière ?
Oui, c’est évident. Le problème sur ces questions, c’est de trouver un interlocuteur valable. En général, la pratique du journalisme scientifique est une activité facilitée par le fait que la science universitaire est un milieu bien balisé. Les chercheurs ont des titres et des fonctions précises. Chacun connaît sa spécialité et ses confrères. Lorsqu’on s’intéresse aux marges de la science, on découvre des domaines peu ou mal étudiés, souvent par des amateurs.
C’est déstabilisant pour un journaliste parce qu’il est difficile de pondérer l’importance qu’il faut accorder à ces interlocuteurs. Le risque est de leur donner trop de place. Le problème s’est posé à propos des agroglyphes (les « crop circles » en anglais) qui passent pour de purs et simples canulars. Pourtant, les analyses des plants de céréales ou des sols conduites par une poignée de francs-tiereurs révèlent des détails étranges. Sur cette base, ils ont cherché à approfondir le sujet. Toutefois ces chercheurs demeurent en marge de toute institution.
Essentiellement américains, ils s’efforcent de trouver les financements privés nécessaires à leurs recherches. Pour atteindre cet objectif, n’ont-ils pas tendance à « gonfler » leurs travaux et du coup à les rendre suspects ? D’entretenir un pseudo étrange autour de ce phénomène pour continuer à exister ? En leur donnant du crédit, est-ce que, moi, journaliste, je ne me fais pas berner ?
7. Qu’avez-vous découvert dans ce dossier ? Votre opinion a-t-elle évolué à l’égard de certains sujets ?
J’ai découvert que se pencher sur l’étrange, c’est se demander : jusqu’où puis-je être ouvert ? Jusqu’où vais-je accepter d’être surpris, ébranlé, remis en question ? À quel moment le monde est-il plus complexe que ce que je croyais en percevoir ?
Je reconnais que la question des expériences aux frontières de la mort me trouble. Non pas parce que ces expériences viendraient étayer l’existence d’un autre monde, d’une vie après la vie pour reprendre le titre d’un ouvrage célèbre en ce domaine de Raymond Moody. Je le suis parce que ce phénomène des EFM peut peut-être alimenter les travaux qui se portent sur la nature de l’esprit comme ceux de John Eccles, Prix Nobel de médecine. Ce dernier s’oppose à l’approche matérialiste de l’esprit pour lui préférer une théorie dualiste, plus complexe, utilisant les ressources de la physique quantique. Cette théorie postule que le cerveau est certes indispensable dans l’existence de l’esprit, mais que ce dernier ne se réduit pas au seul cerveau.
Plus globalement, ce qui me frappe dans tous ces phénomènes dits étranges, c’est l’importance qu’y prend la preuve testimoniale. Beaucoup d’entre eux n’ont comme tout fondement que des témoignages. Bien sûr, c’est un talon d’Achille. Mais il n’est pas honnête de les écarter systématiquement au motif qu’ils seraient entachés de méprise.
8. Existe-t-il des avancées de la science qui vous inquiètent ?
Classiquement, on pense à tout ce qui est expérience sur le clonage reproductif, les OGM, l’énergie nucléaire alors même que EDF relance le nucléaire en France. Pour aller plus loin et entrer dans ce qui est encore du domaine de la fiction, on peut craindre l’exploitation des neurosciences par les forces de l’ordre. A l’image du film Minority Report, pourquoi ne pas assister un jour à la capacité de lire les intentions dans le cerveau ? Plus réaliste, ne s’est-on pas inquiété de voir les assurances faire passer des tests génétiques à leurs clients avant de les couvrir ?
Plus largement, on pourrait craindre de voir une science trop sûre d’elle alors même qu’elle ne serait valable que dans certains cas et dans certaines limites.Toutefois, le potentiel de nuisance d’un travail scientifique ne s’exprime que quand il est relayé au niveau politique (un état accepte ou non le clonage, la bombe atomique, etc.) et économique (les OGM vus comme un moyen d’asservir encore plus l’agriculture aux semenciers).
9. Qu’aimeriez-vous ne plus ignorer avec la science, et que pensez-vous que l’homme ignorera toujours malgré la science (et continuer à ignorer malgré la science) ?
(Long silence de réflexion) J’aimerais que la science réenchante le monde ! En physique, je trouve qu’elle a déjà commencé. Lisez ce que les physiciens écrivent sur la nature d’un trou noir, sur l’existence d’univers parallèles, sur la présence d’une matière noire invisible, sur le principe d’indétermination (impossible, par essence, de connaître à la fois la position et la vitesse d’une particule), sur le fait que le vide n’est en réalité jamais vide mais traversé en permanence d’énergie qui peut se transformer en matière, etc., et vous verrez qu’on s’approche de la poésie pure ! Vue à l’échelle de la particule, la matière est proprement magique, et je n’ai pas hésité à consacrer 14 pages à ce sujet dans le SVJ HS sur l’étrange.
Plus largement, j’aspire à une science qui trace très clairement les frontières au-delà desquelles elle ne peut rien nous apprendre. Aujourd’hui, les moyens d’investigation dans les laboratoires permettent d’entrer dans des problématiques qui étaient, il y a des années, du ressort de la philosophie : origine de l’univers, nature de l’homme, lien avec l’animalité, etc. Ce travail de définition permettrait de coexister plus facilement avec d’autres formes de connaissance, et ainsi d’éviter de tomber dans le scientisme. Le scientisme est ce qu’il y a de pire dans la science. Il affirme que seule la connaissance scientifique peut être recevable.
Alors que la science n’est qu’une forme possible d’être-au-monde, une forme certes puissante étayée par sa réussite et notamment sa capacité à prédire les phénomènes. Néanmoins, il existe d’autres rapports au monde que scientifique : ils peuvent être religieux, ou philosophique, voire poétique. On peut penser que la science aura fait un grand progrès lorsqu’elle aura su intégrer une réflexion sur elle-même qui lui permettra de tracer cette frontière.
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